Suis-je fou ? Et d'après qui...

Le DSM : un manuel diagnostique d'envergure mondiale

Le Diagnostic Statistical Manual, couramment appelé DSM, est un manuel répertoriant les troubles mentaux, et permettant ainsi de poser des diagnostics. Édité par l'APA (American Psychiatric Association),ce manuel est révisé environ tous les dix ans depuis sa première parution en 1952 ; nous en sommes depuis 2013 à la 5ème version.

 

Les deux premières versions de l'ouvrage étaient issues de travaux psychanalytiques, dans la lignée de S. Freud. Par la suite, l'APA a pris la décision de proposer un manuel qui soit "a-théorique", ce qui autrement dit, signifie que tous les concepts psychanalytiques ont disparu de ses pages.

 

Son fonctionnement est plutôt simple, quoiqu'il soit absolument nécessaire d'être formé à la psychopathologie pour s'en servir. Pour chaque diagnostic, chaque pathologie, il existe une liste de symptômes, de signes cliniques, de durée dans le temps, ou de traits de personnalité qui sont décrits. Lorsqu'un nombre suffisamment élevé de critères sont remplis pour un diagnostic donné, le diagnostic est identifié, et peut être posé.

De quelques avantages...

Le DSM propose un système de référence mondial. En effet, celui-ci permet aux psychiatres et spécialistes de la santé mentale du monde entier de communiquer dans un même langage. Que ce soit pour parler d'un patient, ou pour mener une étude de grande envergure, tout le monde est a priori d'accord sur ce qu'est un patient "schizophrène paranoïde" ou "bipolaire de type II".

 

Par ailleurs, le diagnostic effectué serait tout à fait rigoureux puisque reposant sur des bases vérifiées, observables, reproductibles, et objectives, qui font par là l'économie de la pensée subjective de celui qui l'utilise.

...pour beaucoup d'inconvénients.

Ce qui constitue un des avantages mis en avant par les auteurs du DSM est aussi ce que lui reproche nombre de psychiatres, psychologues ou psychanalystes : la subjectivité du patient, et celle du clinicien sont totalement évincées du diagnostic. La personne qui consulte est réduite à une catégorie, caractérisée par une série de "troubles" ou de symptômes, qui sont nécessairement pathologiques, anormaux, et donc gênants, à "effacer". Pour certaines personnes, le fait d'être étiqueté de la sorte peut parfois être ressenti comme un soulagement : "enfin, ce dont je souffre est nommé, ça existe, je ne suis pas le seul". Mais ça n'est pas toujours le cas, et ce qui advient très vite ensuite est plus compliqué. En effet, ce diagnostic une fois posé, peut s'avérer être "enfermant" d'une certaine manière : "je suis dépressif", et c'est ainsi. Par ailleurs, le diagnostic donné à la hâte peut également venir obturer toute émergence de la pensée subjective du sujet en souffrance : "j'ai ce symptôme qui me dérange, mais peut être a-t-il un lien avec mon histoire ? Peut être que ce symptôme m'apporte ailleurs un bénéfice invisible au premier regard ?".

 

Lorsqu'une personne est en souffrance, il ne suffit pas de lui annoncer qu'elle souffre d'un trouble, et de lui prescrire des médicaments ; du moins à mon sens. Traiter un mal-être ainsi revient à mettre un simple pansement sur une plaie ouverte qui devrait être recousue. Cela peut fonctionner parfois, mais la blessure peut aussi pourrir, et engendrer une souffrance tout aussi comparable sinon pire.

Et une méthodologie bien particulière

Il apparait aujourd'hui qu'un des problèmes majeurs posés par le DSM réside dans les conflits d'intérêts qui sont sous-jacents à se construction. En effet, une étude de 2006 réalisée par des chercheurs indépendants nous apprend que de très nombreux psychiatres qui ont collaboré à la construction du DSM IV ont des liens très proches avec l'industrie pharmaceutique. Autrement dit, ceux qui désignent qui est fou ou qui ne l'est pas, qui a besoin de médicaments ou non, sont liés de très près -avec parfois des intérêts financiers colossaux à la clef- aux laboratoires pharmaceutiques.

 

Si l'on observe l'évolution du DSM au fil des versions, il est systématique que de nouveaux diagnostics font leur apparition. Pire, certains diagnostics sont "facilités", c'est à dire qu'au fil des versions il est plus facile par exemple d'avoir un "trouble de la personnalité borderline".

 

 

En gardant l'idée à l'esprit que le DSM permet aux "psy" de parler un langage commun, il convient à mon avis de rester circonspect quant à l'usage qui peut être fait de ce manuel, lorsque l'on a connaissance de la manière dont cela est construit. L'industrie pharmaceutique représente un marché gigantesque ; et les médicaments "psy" constituent une manne considérable du fait de la durée de certains traitements. Il faut également garder à l'esprit que le médicament doit être utilisé en dernier recours, seulement si c'est absolument nécessaire. Enfin, il faut savoir que tout médicament est considérablement potentialisé lorsqu'à cela s'ajoute une psychothérapie, qui laisse la place à la subjectivité de l'être et à sa souffrance.